Cette
impression de lenteur que je ressens ici, je ne suis pas le seul à en faire l’expérience.
Tous les visiteurs en posant le pied sur cette île éprouvent cette même sensation.
Le Clézio l’a d’ailleurs parfaitement décrite : « Il y a ici une impression de lenteur, d’éloignement, d’étrangeté au
monde des hommes ordinaires (…) et qui fait penser à l’éternité, à l’infini. »
Le
lendemain de mon arrivée, j’ai entrepris de me plonger encore plus profondément
dans cette lenteur en assistant à la messe dominicale tenue à l’église
Saint-Gabriel, une église qui se targue d’être la plus grande de l’océan
Indien. D’un point de vue architectural, elle ne représente pas un grand
intérêt, mais entendre les chants entonnés par les Rodriguais mis sur leur
trente-et-un mérite largement le déplacement. C’est aussi à deux pas d’ici que
le pape Jean-Paul II célébra une messe en 1989 devant près de vingt mille
personnes. Pour une île qui compte moins de 40 000 habitants, dont 98 %
sont catholiques, autant dire que la moitié de la population était sur place.

J’ai
poursuivi au même rythme ma découverte de l’île en visitant en après-midi la
réserve François Leguat, du nom de ce protestant français qui fut le premier à
s’installer sur l’île en 1691. En débarquant avec quelques compagnons, il découvre
un endroit couvert de forêts et peuplé de tortues en si grand nombre, « que l’on en voit quelquefois des groupes de
deux ou trois mille, de sorte que l’on peut faire plus de cent pas sur leur
carapace sans mettre le pied à terre. » Leur lenteur causa leur perte
puisqu’elles servirent à approvisionner en viande l’île Maurice et l’île de La
Réunion et les vaisseaux de passage. Un siècle plus tard, il ne restait plus
aucune tortue sur Rodrigues. Cette réserve, créée en 2007, s’est donc fixé pour
objectif de ressusciter une nature sauvage où gambaderont à terme des centaines
de tortues géantes d’Aldabra, cousines lointaines des tortues rodriguaises
disparues.

Toujours à
propos de François Leguat, la pension où je me suis installé, et qui a pour nom
Ciel d’Été, est construite à l’endroit même où cet explorateur aurait bâti son
habitation. Une peinture récente installée dans la salle à manger a naïvement
idéalisé cette période. Cette pension, tenue par un couple âgé de sino-rodriguais
très prévenant, est proche des quatre ou cinq rues du petit centre-ville de
Port-Mathurin, la capitale et le seul port de Rodrigues.

Le
lendemain, j’ai continué à la même cadence ma visite de l’île par une rando le
long de la côte est du littoral de l’île. Je suis tombé sur un endroit superbe,
l’anse Bouteille, sans aucun doute le plus beau petit bout de plage de
Rodrigues. Située en contrebas d’un sentier qui serpente à travers une forêt de
filaos fréquentée par des chèvres, cette anse de sable fin est encastrée entre
des rochers de basalte. Je n’étais pas pressé. La plage était déserte. Je me
suis donc arrêté pour me baigner et pour donner ensuite tout le temps qu’il
fallait au soleil pour me sécher.
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