Rodrigues s’est réveillée ce matin
avec la gueule de bois. Mais après la pluie, le beau temps. Le gros nettoyage
est en cours. Toute la population est sur le pied de guerre. Les équipes d’entretien
ont déjà procédé au plus gros du déblayage. Dès le début de la matinée, les
rues de Port-Mathurin étaient de nouveau accessibles à la circulation des
véhicules.
Les commerçants s’affairent au
balayage de leurs devantures. Des vendeurs de fruits ont à nouveau installé
leurs étals. Des files importantes de gens se forment devant les distributeurs
automatiques des succursales bancaires. Les conversations sont animées parmi
cette population confinée pendant près de deux jours et deux nuits au fond des
cases. Elle émerge ce matin, groggy, un peu hébétée de voir le soleil
réapparaitre et agréablement surprise d’être à nouveau passée à travers cette
épreuve.
Les premières données récoltées
indiquent que 71 personnes de 15 familles demeurent pour l’heure dans les
centres d’évacuation. Pour cause, leurs maisons ont été partiellement voire
totalement détruites lors du passage du cyclone. Le port et l’aéroport sont de
nouveau opérationnels.
A cet effet, des équipements des
compagnies publiques de l’électricité et du téléphone ainsi que des vivres
(oignons, pommes de terre et haricots) sont dès aujourd’hui acheminés de
Maurice par la mer. Quant à la compagnie d’aviation Air Mauritius (la seule à desservir
l’île), elle doit rattraper 24 vols au total, car le programme est interrompu
depuis cinq jours.
Une petite fille est née dans la
nuit de lundi à mardi à l’hôpital de Mont-Lubin, alors que l’île était en
alerte cyclonique de classe 4. Sa mère lui donnera peut-être le prénom
Joaninha. Ce qui est sûr, c’est que cette dernière devait être la seule à
ressentir de la joie alors que Rodrigues était frappée de plein fouet par le
cyclone.
En effet, Joaninha n’aura pas fait
de cadeau. Son lent passage a forcé la station météo à maintenir l’alerte
cyclonique de classe 4 pendant plus de 24 heures. Les habitants ne
l’oublieront pas de sitôt. Bilan : 99 % des foyers privés
d’électricité, plus de 400 Rodriguais évacués dans 34 centres de refuge, routes
impraticables. Les dernières informations indiquent que l’île a enregistré des
rafales de vent allant jusqu’à 185 km/h.
Un peu partout à travers l’île, des
arbres n’ont pas résisté aux rafales cycloniques. Une grosse partie des
cultures est ravagée, des troupeaux de bovins et d’ovins ont été dispersés et
l’on déplore la mort de plusieurs bêtes. D'après les chiffres officiels, quatre personnes ont été
blessées et une centaine de maisons ont été endommagées, une trentaine serait
complètement détruite.
Je rapporte ici un témoignage paru
aujourd’hui dans le journal local L’Express : « Les vitres de ma maison
ont tremblé à cause des rafales. Je craignais qu’elles ne finissent par
exploser », lâche Mary Jane Raffin, domiciliée dans la région d’Anse
Goéland, au nord-ouest de l’île. Cette dernière avance que la nuit de lundi à
mardi a été très longue. « On se trouve dans la région qui a pu avoir
l’électricité jusqu’au dernier moment. Nous avons entendu les cris de détresse
des autres habitants moins fortunés. Ils disaient que leurs maisons allaient
être détruites… »
Je l’avais déjà constaté après avoir acheté
cette petite radio pour me tenir informé de la progression de Joaninha. Sur les
ondes de Radio Rodrigues, radio à mi-chemin entre une radio confidence et une
radio communautaire, les Rodriguais me semblaient très résilients. Cette
constatation a été confirmée au moment où le cyclone passait au plus près des
côtes. Un des animateurs a rappelé que face à l’adversité les Rodriguais
demeuraient comme toujours résilients, patients et solidaires. En effet, je ne
n’ai entendu aucune critique des autorités sur les ondes. Personne ne se plaint,
et la population fait contre mauvaise fortune bon cœur. Ça m’a rappelé
l’attitude des Japonais dans des situations semblables. Quel contraste avec La
Réunion et La France où la culture des récriminations constantes est partagée
et où les « ya qu’à » et les « faut qu’on » sont devenus des cris de
ralliement.
Impossible de rejoindre Air
Mauritius au téléphone. Je me suis donc déplacé au bout de la ville au bureau
de la compagnie. Je suis programmé sur un vol pour Maurice demain matin à 6 h 30.
Air Mauritius espère me trouver une correspondance pour La Réunion au cours de
la journée.
En après-midi, j’ai pris un bus pour
traverser l’île et faire un tour dans le sud. Tout le long de la route, le
spectacle des arbres couchés est saisissant. Ce sont principalement des
eucalyptus, une espèce exotique, non originaire de l’île et peu résistante aux
cyclones. Par contre, les pandanus, une espèce endémique, ont parfaitement bien
résisté.
En rentrant, je suis allé Chez Madame Marcel à nouveau ouvert pour
un dernier en cas de saucisses chinoises arrosées de sauce à l’ail et d'une
dernière Phénix.