Thursday, March 28, 2019

11 - Rapide retour


Joaninha s’est éloigné de Rodrigues plus rapidement qu’il n’était arrivé. Ce fut également mon cas. Il m’avait fallu presque 24 heures pour arriver à Rodrigues. J’ai mis quatre fois moins de temps pour retourner à La Réunion.
ATR72
Air Mauritius m’avait demandé d’être à l’aéroport à 4h30 pour un décollage prévu deux heures plus tard. J’avais réussi non sans mal à trouver un taxi la veille du départ. Il n’était cependant pas d’accord pour passer me chercher à 4h, étant donné qu’il fallait au minimum trente minutes pour rejoindre l’aéroport. Il était persuadé que l’avion ne partirait pas avant 8h30 sous prétexte que c’était habituellement le cas. J’ai eu beau lui expliquer que c’était un avion affrété expressément pour transporter une partie des gens bloqués à Rodrigues et Maurice depuis près d’une semaine, il ne voulait rien savoir. Nous avons fini par nous mettre d’accord pour qu’il me prenne à 5h. Il est arrivé à 5h30.
A319
Heureusement, l’avion avait 20 minutes de retard. J’étais le dernier à m’enregistrer et nous avons décollé à 6h50. À l’aéroport de Maurice, j’ai juste eu le temps de me précipiter à la porte d’embarquement avant sa fermeture.
Air Mauritius avait réquisitionné tous ses ATR72 pour sa liaison avec Rodrigues afin de rattraper le retard accumulé depuis six jours. Nous avons donc effectué le trajet à bord d’un Airbus A319 prévu pour 160 passagers. Nous étions dix à bord de l’avion. Chacun a pu bénéficier d’un hublot.
À 10h30, j’étais à l’appartement.



Wednesday, March 27, 2019

10 - Joaninha - jour 5


Rodrigues s’est réveillée ce matin avec la gueule de bois. Mais après la pluie, le beau temps. Le gros nettoyage est en cours. Toute la population est sur le pied de guerre. Les équipes d’entretien ont déjà procédé au plus gros du déblayage. Dès le début de la matinée, les rues de Port-Mathurin étaient de nouveau accessibles à la circulation des véhicules.
Les commerçants s’affairent au balayage de leurs devantures. Des vendeurs de fruits ont à nouveau installé leurs étals. Des files importantes de gens se forment devant les distributeurs automatiques des succursales bancaires. Les conversations sont animées parmi cette population confinée pendant près de deux jours et deux nuits au fond des cases. Elle émerge ce matin, groggy, un peu hébétée de voir le soleil réapparaitre et agréablement surprise d’être à nouveau passée à travers cette épreuve.
Les premières données récoltées indiquent que 71 personnes de 15 familles demeurent pour l’heure dans les centres d’évacuation. Pour cause, leurs maisons ont été partiellement voire totalement détruites lors du passage du cyclone. Le port et l’aéroport sont de nouveau opérationnels.
A cet effet, des équipements des compagnies publiques de l’électricité et du téléphone ainsi que des vivres (oignons, pommes de terre et haricots) sont dès aujourd’hui acheminés de Maurice par la mer. Quant à la compagnie d’aviation Air Mauritius (la seule à desservir l’île), elle doit rattraper 24 vols au total, car le programme est interrompu depuis cinq jours. 
Une petite fille est née dans la nuit de lundi à mardi à l’hôpital de Mont-Lubin, alors que l’île était en alerte cyclonique de classe 4. Sa mère lui donnera peut-être le prénom Joaninha. Ce qui est sûr, c’est que cette dernière devait être la seule à ressentir de la joie alors que Rodrigues était frappée de plein fouet par le cyclone. 

En effet, Joaninha n’aura pas fait de cadeau. Son lent passage a forcé la station météo à maintenir l’alerte cyclonique de classe 4 pendant plus de 24 heures. Les habitants ne l’oublieront pas de sitôt. Bilan : 99 % des foyers privés d’électricité, plus de 400 Rodriguais évacués dans 34 centres de refuge, routes impraticables. Les dernières informations indiquent que l’île a enregistré des rafales de vent allant jusqu’à 185 km/h.
Un peu partout à travers l’île, des arbres n’ont pas résisté aux rafales cycloniques. Une grosse partie des cultures est ravagée, des troupeaux de bovins et d’ovins ont été dispersés et l’on déplore la mort de plusieurs bêtes. D'après les chiffres officiels, quatre personnes ont été blessées et une centaine de maisons ont été endommagées, une trentaine serait complètement détruite.

Je rapporte ici un témoignage paru aujourd’hui dans le journal local L’Express : « Les vitres de ma maison ont tremblé à cause des rafales. Je craignais qu’elles ne finissent par exploser », lâche Mary Jane Raffin, domiciliée dans la région d’Anse Goéland, au nord-ouest de l’île. Cette dernière avance que la nuit de lundi à mardi a été très longue. « On se trouve dans la région qui a pu avoir l’électricité jusqu’au dernier moment. Nous avons entendu les cris de détresse des autres habitants moins fortunés. Ils disaient que leurs maisons allaient être détruites… »
Je l’avais déjà constaté après avoir acheté cette petite radio pour me tenir informé de la progression de Joaninha. Sur les ondes de Radio Rodrigues, radio à mi-chemin entre une radio confidence et une radio communautaire, les Rodriguais me semblaient très résilients. Cette constatation a été confirmée au moment où le cyclone passait au plus près des côtes. Un des animateurs a rappelé que face à l’adversité les Rodriguais demeuraient comme toujours résilients, patients et solidaires. En effet, je ne n’ai entendu aucune critique des autorités sur les ondes. Personne ne se plaint, et la population fait contre mauvaise fortune bon cœur. Ça m’a rappelé l’attitude des Japonais dans des situations semblables. Quel contraste avec La Réunion et La France où la culture des récriminations constantes est partagée et où les « ya qu’à » et les « faut qu’on » sont devenus des cris de ralliement.
Impossible de rejoindre Air Mauritius au téléphone. Je me suis donc déplacé au bout de la ville au bureau de la compagnie. Je suis programmé sur un vol pour Maurice demain matin à 6 h 30. Air Mauritius espère me trouver une correspondance pour La Réunion au cours de la journée.
En après-midi, j’ai pris un bus pour traverser l’île et faire un tour dans le sud. Tout le long de la route, le spectacle des arbres couchés est saisissant. Ce sont principalement des eucalyptus, une espèce exotique, non originaire de l’île et peu résistante aux cyclones. Par contre, les pandanus, une espèce endémique, ont parfaitement bien résisté.
En rentrant, je suis allé Chez Madame Marcel à nouveau ouvert pour un dernier en cas de saucisses chinoises arrosées de sauce à l’ail et d'une dernière Phénix.

Tuesday, March 26, 2019

09 - Joaninha - jour 4

Passage de Joaninha au plus près de Rodrigues

La nuit fut très agitée. J’ai néanmoins très bien dormi. En fait, je n’ai jamais autant dormi. Grâce à ma montre connectée, je peux enregistrer une quantité phénoménale de données sur le sommeil, le rythme cardiaque et les activités physiques. Mes heures de sommeil, qui en moyenne sont habituellement de 6 h 30, ont été augmentées de deux heures depuis mon arrivée à Rodrigues. Je vis au rythme de cette île : au ralenti.
Quand je disais que la nuit fut agitée, il ne s’agissait donc pas de mon sommeil. J’ai juste été brusquement réveillé à trois reprises par des débris qui ont été projetés par la force du vent contre la façade de la pension, et les vitres de la fenêtre et de la porte de ma chambre. Heureusement, ces deux ouvertures vitrées sont protégées par des grilles. Elles ont résisté, mais le bruit des impacts m’a réveillé. J’ai ainsi pu entendre la fureur déchainée des rafales et le bruit du déluge d’eau qui s’abattaient et résonnaient avec fracas sur la toiture et à travers le jardin.
Plus d’électricité au réveil. C’était à prévoir. Déjà la veille, en milieu de journée, la moitié de l’île était privée de courant. Ce matin, la radio annonçait que c’était passé à près de 100 %. Sur la route côtière, les radiers sont devenus impraticables et interdisent toute circulation. La route centrale qui relie le nord de l’île au sud est bloquée par la chute de plusieurs arbres. En outre, et pour les mêmes raisons, l’unique hôpital de l’île situé près de Port-Mathurin n’est plus accessible. Actuellement, 402 personnes ont trouvé refuge dans les 33 centres qui ont été mis à la disposition de la population.
Le bulletin cyclonique émis à 7 h annonçait que Joaninha était positionné à 80 km au nord-est de l’île. Le cyclone de classe 4 s’est intensifié au cours de la nuit et les rafales près de son œil en mer atteignent maintenant les 250 km/h. L’aéroport de Plaine Corail rapporte des rafales de plus de 175 km/h sur plusieurs points de l’île. Les précipitations sur plusieurs points de l’île dépassent les 100 mm en 24 h. Des marées de tempête occasionnent une hausse du niveau de la mer d’environ un mètre au-dessus des marées normales provoquant ainsi une inondation des régions côtières se trouvant à basse altitude surtout dans l’est et le sud de l’île.
Avant
Après
La bonne nouvelle, c’est qu’un peu avant midi, Johaninha est passé au large de l’île à environ 70 km. Un peu plus tard, je suis allé comme la veille parcourir le centre-ville à pieds. Le spectacle était un peu plus désolant que le jour précédent. Les rues étaient presque toutes jonchées de branches d’arbres et certaines artères étaient inondées. Des fils électriques pendaient le long des façades et plusieurs antennes paraboliques, poussées par le vent toujours intense, se promenaient en zigzags au milieu de la chaussée. Les véhicules des services d’urgences et de la police sillonnaient les rues. Quelques rares personnes avaient mis le nez dehors pour se prêter aux mêmes constatations que celles que je pouvais observer.
Le manque d’électricité complique l’utilisation des nouvelles technologies. Contrairement à mes habitudes de voyage, je n’avais pas emporté de batterie externe (power bank). Coup de chance, près du centre administratif, je suis tombé sur des jeunes qui avaient mis en place une installation électrique. J’ai ainsi pu brancher mon téléphone.
Et tout comme le jour précédent, la propriétaire de Ciel d’Été m’a apporté un dîner composé cette fois-ci de poisson, de riz, de lentilles et d’achards.