Wednesday, March 27, 2019

10 - Joaninha - jour 5


Rodrigues s’est réveillée ce matin avec la gueule de bois. Mais après la pluie, le beau temps. Le gros nettoyage est en cours. Toute la population est sur le pied de guerre. Les équipes d’entretien ont déjà procédé au plus gros du déblayage. Dès le début de la matinée, les rues de Port-Mathurin étaient de nouveau accessibles à la circulation des véhicules.
Les commerçants s’affairent au balayage de leurs devantures. Des vendeurs de fruits ont à nouveau installé leurs étals. Des files importantes de gens se forment devant les distributeurs automatiques des succursales bancaires. Les conversations sont animées parmi cette population confinée pendant près de deux jours et deux nuits au fond des cases. Elle émerge ce matin, groggy, un peu hébétée de voir le soleil réapparaitre et agréablement surprise d’être à nouveau passée à travers cette épreuve.
Les premières données récoltées indiquent que 71 personnes de 15 familles demeurent pour l’heure dans les centres d’évacuation. Pour cause, leurs maisons ont été partiellement voire totalement détruites lors du passage du cyclone. Le port et l’aéroport sont de nouveau opérationnels.
A cet effet, des équipements des compagnies publiques de l’électricité et du téléphone ainsi que des vivres (oignons, pommes de terre et haricots) sont dès aujourd’hui acheminés de Maurice par la mer. Quant à la compagnie d’aviation Air Mauritius (la seule à desservir l’île), elle doit rattraper 24 vols au total, car le programme est interrompu depuis cinq jours. 
Une petite fille est née dans la nuit de lundi à mardi à l’hôpital de Mont-Lubin, alors que l’île était en alerte cyclonique de classe 4. Sa mère lui donnera peut-être le prénom Joaninha. Ce qui est sûr, c’est que cette dernière devait être la seule à ressentir de la joie alors que Rodrigues était frappée de plein fouet par le cyclone. 

En effet, Joaninha n’aura pas fait de cadeau. Son lent passage a forcé la station météo à maintenir l’alerte cyclonique de classe 4 pendant plus de 24 heures. Les habitants ne l’oublieront pas de sitôt. Bilan : 99 % des foyers privés d’électricité, plus de 400 Rodriguais évacués dans 34 centres de refuge, routes impraticables. Les dernières informations indiquent que l’île a enregistré des rafales de vent allant jusqu’à 185 km/h.
Un peu partout à travers l’île, des arbres n’ont pas résisté aux rafales cycloniques. Une grosse partie des cultures est ravagée, des troupeaux de bovins et d’ovins ont été dispersés et l’on déplore la mort de plusieurs bêtes. D'après les chiffres officiels, quatre personnes ont été blessées et une centaine de maisons ont été endommagées, une trentaine serait complètement détruite.

Je rapporte ici un témoignage paru aujourd’hui dans le journal local L’Express : « Les vitres de ma maison ont tremblé à cause des rafales. Je craignais qu’elles ne finissent par exploser », lâche Mary Jane Raffin, domiciliée dans la région d’Anse Goéland, au nord-ouest de l’île. Cette dernière avance que la nuit de lundi à mardi a été très longue. « On se trouve dans la région qui a pu avoir l’électricité jusqu’au dernier moment. Nous avons entendu les cris de détresse des autres habitants moins fortunés. Ils disaient que leurs maisons allaient être détruites… »
Je l’avais déjà constaté après avoir acheté cette petite radio pour me tenir informé de la progression de Joaninha. Sur les ondes de Radio Rodrigues, radio à mi-chemin entre une radio confidence et une radio communautaire, les Rodriguais me semblaient très résilients. Cette constatation a été confirmée au moment où le cyclone passait au plus près des côtes. Un des animateurs a rappelé que face à l’adversité les Rodriguais demeuraient comme toujours résilients, patients et solidaires. En effet, je ne n’ai entendu aucune critique des autorités sur les ondes. Personne ne se plaint, et la population fait contre mauvaise fortune bon cœur. Ça m’a rappelé l’attitude des Japonais dans des situations semblables. Quel contraste avec La Réunion et La France où la culture des récriminations constantes est partagée et où les « ya qu’à » et les « faut qu’on » sont devenus des cris de ralliement.
Impossible de rejoindre Air Mauritius au téléphone. Je me suis donc déplacé au bout de la ville au bureau de la compagnie. Je suis programmé sur un vol pour Maurice demain matin à 6 h 30. Air Mauritius espère me trouver une correspondance pour La Réunion au cours de la journée.
En après-midi, j’ai pris un bus pour traverser l’île et faire un tour dans le sud. Tout le long de la route, le spectacle des arbres couchés est saisissant. Ce sont principalement des eucalyptus, une espèce exotique, non originaire de l’île et peu résistante aux cyclones. Par contre, les pandanus, une espèce endémique, ont parfaitement bien résisté.
En rentrant, je suis allé Chez Madame Marcel à nouveau ouvert pour un dernier en cas de saucisses chinoises arrosées de sauce à l’ail et d'une dernière Phénix.

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