Ce titre ne
fait pas référence à la météo, bien que celle-ci s’apparente ici à celui-là.
Non, Ciel d’Été est la pension où je
suis descendu.
Je suis de
nouveau à Rodrigues. Mon dernier passage remontait à août 2012. J’aurais plutôt
pensé que ça ne remontait qu’à deux ou trois ans.
Donc, je
suis de nouveau à Rodrigues, de nouveau à Port Mathurin — la « capitale » — et
de nouveau à Ciel d’Été. J’ai
immédiatement aimé l’endroit la dernière fois. Il s’apparente à l’impression de
lenteur qui se dégage de cette île. L’établissement est tenu par un couple très
âgé de Sino-rodriguais, des Sinois en
créole. Je craignais que ce soit fermé. Ils n’ont pas l’internet, donc pas
d’adresse électronique, et ne sont référencés par aucun site ou guide de
voyage. J’étais tombé dessus par hasard la fois précédente après avoir passé la
nuit dans un endroit pas très sympathique.
C’est
également à cet endroit précis que serait arrivé François Leguat en 1691
accompagné de quelques coreligionnaires huguenots chassés de France par l’Édit
de Nantes. Ils voulaient fonder une colonie protestante sur cette île isolée.
La solitude et les cyclones eurent cependant raison de leur
détermination : ils quittèrent Rodrigues pour Maurice en 1693. Le journal
de Leguat, intitulé Voyage et aventures
de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes
orientales, offre un compte rendu saisissant de ces deux années.
J’ai appelé
la pension depuis La Réunion une semaine avant mon arrivée. Compte tenu de
l’ancienneté des propriétaires, c’était plus prudent. C’est la dame qui a
décroché. C’est toujours elle qui décroche. J’ai immédiatement reconnu l’accent
sinois avec son absence de « r »
remplacé par un semblant de « l » : « Bonjoul missié ». J’étais content de
l’entendre. Elle était toujours de ce monde. Son mari l’était peut-être également
(ce qui était le cas). Et peut-être acceptaient-ils toujours des clients. Ils
sont très sélectifs. La dernière fois, j’étais seul dans une pension qui compte
au moins une douzaine de chambres.
Lors de mon
dernier passage, un après-midi où j’étais resté à lire sur le petit balcon donnant
sur le jardin, un homme a ouvert la grille de l’entrée et m’a demandé à parler
aux propriétaires. Il cherchait une chambre. Comme je savais qu’ils étaient
sortis, je lui ai suggéré de repasser en fin de journée. Quand ils sont
rentrés, je leur ai fait la commission. La dame m’a répondu qu’ils étaient
complets. Je n’ai pas insisté et n’ai pas cherché à comprendre.
L’endroit
est d’une propreté virginale, si jamais cet adjectif a du sens ici. Même le
jardin est spic and span. Pas
une feuille morte ne traine sur ce mélange de jardin mi-chinois et mi-zen.
Entre les dalles de l’allée, ce ne sont pas de mauvaises herbes qui poussent,
mais de minuscules plantes ornementales que le hasard et le temps ont
judicieusement agencées.
La chambre baigne
dans la même simplicité monacale et s’accommode parfaitement bien de l’absence
d’un décor superflu. Une porte, une fenêtre donnant sur le jardin, un lit
simple, une table, une armoire, une table de chevet, deux chaises en rotins, un
ventilateur fixé au mur. La salle de bain est sans eau chaude. Pas de TV. Juste
le silence rythmé par la musique des averses tropicales. Une chaleur moite et
collante propice à la torpeur enveloppe le décor de cette douce lenteur apaisante
d’une île au ralenti. Je ne m’en plein pas. Bien au contraire.
Et tout
comme la dernière fois, je suis le seul occupant de l’hôtel. Et tout comme la
dernière fois, j’ignore pourquoi.
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